Gilles Clément, né en 1943, jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste et écrivain français avait su créer à Valloires un jardin au dessin parfait et qui se voulait résolument pédagogique.
Les neuf hectares nous offraient 5 000 variétés de plantes et d’arbustes, pour la plupart, originaires de l’hémisphère Nord et d’Asie.
Le jardin à la française évoquait la stricte ordonnance et la rigueur cistercienne.
Le cloître végétal, ceinturé d’ifs rappelait les colonnes de l’abbaye. Les couleurs, les essences et les parfums se retrouvaient dans les différents espaces.
Dans le jardin bleu, les hibiscus voisinaient avec l’indigo ou encore le chêne persistant du nord de la France.
Le jardin blanc paré, entre autres, de ses charmilles et de ses Osmanthus s’avérait parallèle
au jardin jaune agrémenté de forsythias, de potentilles et bien d’autres plantes ne manquant pas de charme. Ces trois couleurs évoquaient le passé de l’abbaye. Le bleu pour l’eau, le blanc pour l’aube des moines et le jaune pour le soleil.
Aux alentours de 12H20, notre couple entrait dans la ville de Hesdin peuplée de 6000 habitants et on se mettait en quête d’un établissement où se restaurer. Après avoir effectué un tour dans ce nouveau lieu typique du nord dont les rues pavées, les échoppes à l’ancienne et les baraques à frites dégageaient une atmosphère d’antan, Jacques et moi élisions un petit restaurant portant le joli nom de « La belle époque ».
Le style Belle Époque était recréé avec ses lampadaires et leurs pampilles, ce décor 1900 faisait rêver. Dans son ambiance feutrée et intimiste, chacun s'y sentait bien. Cet établissement proposait une cuisine familiale servie par des restaurateurs dotés d’un certain sens de l’accueil.
Puis nous revenions sur nos pas afin de partir à la découverte des jardins de Valloires. Ils se situaient à 200 mètres de l’abbaye.
A 11H40, le saut de l’ange dans cet univers empreint encore de la présence de l’âme des moines s’avérait achevé et nous rejoignions notre véhicule pour nous diriger vers Montreuil-sur-Mer, localité pas-de-calaisienne du restaurant une étoile « Le Château de Montreuil » distante de 18 kilomètres de Argoules.
Jacques et moi avions sélectionné ce chef car sa carte proposait, entre autres, un mets original « la Grouse d’Ecosse rôtie » ([mot anglais] chair comestible d'un grand coq de bruyère d'Écosse au plumage noir avec des reflets verts, qui vit dans les forêts de pins.).
Par précaution, mon mari décidait d’appeler l’établissement, au préalable, afin de réserver une table de deux couverts pour le déjeuner. La restauratrice lui répondit que malheureusement tout était complet. Je me montrais surprise car le week-end consacré au patrimoine se déroulait le 18 septembre. Finalement, on choisissait de se diriger vers Hesdin, autre commune du Pas-de-Calais, située aussi à 18 kilomètres de notre lieu de départ. Nous traversions de jolis petits villages verdoyants que Sol réchauffait ardemment. Les vaches dans les champs broutaient l’herbe d’une couleur émeraude éblouissante produisant le bon lait. Ce paysage nous remémorait la chanson « Made in Normandie » du couple Annie Stone et Eric Charden (duo musical des années 70, rendu célèbre par son chant « L'aventura ») dans laquelle sont évoquées les vaches rousses, blanches et noires, sur lesquelles tombe la pluie. Des pommiers dans la prairie Et le bon cidre doux made in Normandie.
Du côté de la nef l’influence autrichienne se manifestait dans quatre grandes statues de bois peint dont les attitudes s’avéraient un peu théâtrales.

Pour finir dans le chœur, les vingt-huit stalles présentaient d’admirables sculptures d’un art consommé. Dotées de miséricordes, les moines pouvaient s’appuyer pendant les parties de l’office où ils devaient rester debout. Elles sont souvent ornées de motifs fantaisistes, parfois burlesques ou même grivois mais celles-ci se révélaient simples. Une dernière petite anecdote. Pendant la seconde guerre mondiale, les allemands souhaitaient réquisitionner l’abbaye. Acquise et transformée en préventorium pour enfants, afin de lutter contre la tuberculose, en 1922 par une infirmière de la croix rouge du nom de Thérèse Papillon, pour empêcher l’ennemi de s’emparer de l’édifice, elle demanda aux enfants de tousser devant les allemands. Ceux-ci effrayés par les microbes, s’enfuirent à toutes jambes. De cette époque, restent sur quelques murs des traces de bleu de méthylène reconnu comme désinfectant très efficace dans beaucoup de maladies. Par ailleurs, Thérèse Papillon (1856-1955) et son frère Jean (1818-1957), prêtre, furent enterrés dans la chapelle comme en témoignait la plaque apposée sur leur sépulture.
Je mettrais un point final à cette visite d’une heure et dix minutes par la citation de mademoiselle Papillon « Il faut vivre les mains ouvertes afin de mourir les mains pleines » nous montrant sa grandeur d’âme.
Valloires, classée monument historique en 1907, perpétue l’œuvre sociale fondée par Thérèse Papillon en 1922. Elle accueille des enfants en souffrance dans une Maison d’enfants et un Institut Thérapeutique et Pédagogique. Aide au maintien à domicile des personnes âgées. L’association abrite une maison de retraite offrant un hébergement temporaire. La fondation diversifie son activité dans des séjours à l’abbaye, des réceptions et des organisations de séminaires.
Un christ gigantesque m’avait accrochée l’œil et l’atmosphère émanée par cet abbaye me plongeait un court instant dans une prière tournée vers mon Père céleste. Un son de voix de notre guide me fit reprendre contact avec le réel et il nous commentait les motifs des boiseries sculptées de la sacristie encadrant quatre toiles évoquant des scènes bibliques du peintre français Etienne Parrocel (1696-1775) et une œuvre religieuse du célèbre François Boucher (1703-1770). Au niveau de la nef, on nous proposa de contempler le pavage conservant encore, malgré les moult siècles, les épitaphes de certains fondateurs du prestigieux monument et d’en admirer la grille représentant un imposant travail de ferronnerie d’une rare complexité réalisé par le maître français Jean-Baptiste Veyren dit Vivarais (1704-1788).
Le guide nous raconta une anecdote pour, peut-être, chasser l’âme des moines volant encore dans les différentes salles. Au dessus du tabernacle, placé sur l’autel, un palmier en fer forgé s’épanouissait en une crosse terminée par une corne d’abondance supportant un petit dais ; celui-ci abritait une colombe eucharistique manœuvrable au moyen d’une poulie fixée à la voûte, sous laquelle planaient deux grandes figures d’anges.
Cet oiseau tenant un panier garni d‘hosties pour la communion descendait du ciel pendant les offices dans le but d'impressionner les fidèles. Un sacristain actionnait discrètement derrière l’autel une manivelle. Un tour de passe-passe tellement ingénieux que tous les croyants des villages voisins accouraient pour assister à ce miracle ! Cette astuce se révélait une invention de Simon-Georges de Pfaffenhoffen.
Notre petite troupe traversait le cloître empreint de sobriété caractérisant l’ensemble de l’architecture réalisée par Raoul Coignard au XVIIIème. Sur le chemin, nous croisions une statue de l’initiateur de la règle et passions devant une vierge dorée en adoration. Je me remémorais les deux premières phrases de la chanson « Prière païenne » de Jacques Brel : « N'est-il pas vrai Marie que c'est prier pour vous » « Que de lui dire « Je t'aime » en tombant à genoux ? », puis on parvenait à la chapelle, construite dans la craie locale et respectant la tradition cistercienne par la simplicité et le dépouillement des lignes de son architecture. On fit encore appel à notre officier autrichien et quelques éléments sculptés ressortaient comme la coquille et les têtes d’angelots à la tête de la fenêtre ainsi que l’écu entouré d’objets de culte au fronton.

Une fois franchi le seuil de la chapelle, dans le chœur apparaissait un buffet d’orgues en chêne monumental doté de 3 claviers et de tonalité 3 tons et demi en dessous des orgues habituels, le mécanisme datant de 1850. L’instrument était décoré de façon très singulière par la représentation des sept enfants de Simon-Georges de Pfaffenhoffen. Par ailleurs, son ornement symbolisait des thèmes religieux.
Notre groupe pénétrait dans le réfectoire constitué de voûtes d’arêtes se déchargeant sur trois piliers et au style dépouillé afin de ne pas déconcentrer les religieux de leur prière. Dans ce lieu, les moines se restauraient en silence tout en écoutant un frère lire un chapitre de la règle de Saint-Benoît. S’ensuivait la salle capitulaire appelée aussi salle du chapitre. Les religieux s'y réunissaient quotidiennement pour y discuter un chapitre de la règle de Saint Benoit, pour se confesser devant le prieur ou second de l’abbé ou pour y résoudre des problèmes administratifs. Le chapitre élisait l'abbé chargé de diriger l'abbaye. Cette salle portait l’empreinte de l’officier autrichien Simon-Georges de Pfaffenhoffen, (1715-1784), doté d’un remarquable talent de sculpteur. Les murs se révélaient revêtus de superbes lambris rocaille en bois naturel.