jeudi 21 avril 2011

LE MONDE DE FEU GEORGES GARVARENTZ (4)



Ce château, de style renaissance, classé monument historique, est aussi appelé le « Versailles Normand ». De la forteresse élevée au XIIIème siècle, il ne subsiste qu’une motte couverte d’un labyrinthe végétal qui matérialise l’emplacement d’une ancienne tour talutée.
Sur les façades, c’est la ligne verticale, soulignée notamment par la hauteur des baies et des cheminées, qui domine. La décoration est assez chargée : chaque baie, chaque fenêtre, chaque lucarne est surmontée d’un fronton cintré ou triangulaire dont le centre est occupé par un mascaron inspiré des masques de la Commedia dell’arte. On note l’association de trois couleurs : le bleu de l’ardoise, symbole du ciel, le blanc de la pierre, couleur royale, et le rouge de la brique, couleur des empereurs romains.
Le grand escalier d’honneur est entièrement logé dans l’avant-corps. Au niveau inférieur du corps de logis, qui abrite un musée de la reliure exposant des œuvres très anciennes essentiellement religieuses, se trouvent :
Une pièce de rangement dans laquelle on entreposait notamment les bûches et le vin à servir le jour-même ainsi que la cuisine avec sa cheminée monumentale, à l’intérieur de laquelle les cuisiniers pouvaient circuler. Etonnamment un puits apparaissait à l’intérieur où les occupants de la demeure puisaient de l’eau. Une sorte de banc en pierre construit dans le renfoncement des fenêtres permettait de profiter de la lumière naturelle pour effectuer des travaux de couture. Cette salle est directement reliée au premier étage par un escalier de service.
Au second niveau, on découvre successivement :
La bibliothèque dans laquelle on conserve un impressionnant extrait des minutes de l’interrogatoire de Ravaillac, exposé dans une vitrine par ailleurs un beau tableau représentant Marie de Médicis (le grand-père de l’épouse du premier propriétaire fut un de ses ministres) ornemente un mur. Au-dessus de ce tableau, la devise des Montmorency y est affichée. Le carrelage rouge reprenant les différents emblèmes de cette famille (l’aigle, le lion, le trèfle à quatre feuilles au milieu d’une branche de laurier et la croix des Croisés) égaye la pièce.
Le Grand Salon en partie Louis XV, avec, au centre, des sièges recouverts de tissus aux motifs de fables de La Fontaine et de personnages exotiques et, le long des murs, des sièges cannés. Un paravent à quatre pans protégeait des courants d’air la personne installée sur le lit de repos, meuble confortable souvent utilisé pour la conversation. Des lambris, sculptés dans les parties supérieures, agrémentent les quatre murs et le tapis recouvre une grande partie du parquet. La partie centrale au plafond, peinte en bleu, est encadrée par un bandeau d’ornement.
La salle à manger dont le sol carrelé aussi aux armes des Montmorency ajoute une touche plus gaie à la pièce. Les tapisseries et la cheminée ont été apportées au décor bien plus tard.
Les appartements de Madame, dont une chambre dans laquelle on reconnaît un portrait d’Henriette de France, reine d’Angleterre. Le secrétaire trônant dans la pièce était équipé d’un dispositif d’ouverture ingénieux : l’ouverture du cylindre déclenchait le déplacement de la tablette et le retrait de celle-ci commandait la fermeture du cylindre quant au décor un dessus de porte est agrémenté de brins de muguet.
Et enfin un petit bureau.
Le domaine de 80 hectares comprend également :
A l’est, un parc traversé par une longue allée dans le prolongement du château, bordée symétriquement par des carrés de pelouse et, au-delà, par une zone boisée, au nord, des jardins à la française parsemés de statues. Une vaste pièce d’eau entourant complètement le château et la motte féodale qui s’y reflètent, ces sortes de douves sont agrémentées de jets d’eau. A l’ouest, des communs et une ferme situés de part et d’autre de l’allée qui mène du portail à la cour d’honneur.
Après cette délicieuse visite du « Versailles Normand », Jacques et moi reprenions la route. Notre trajet comportait 102 kilomètres jusqu’à notre village isarien. Nous tressaillions de joie consécutivement à ces deux évasions insolites et plaisantes. On arrivait à la « Fourmilière », la vaste étoile incandescente nous avait déjà souhaités « bonne nuit ».

LE MONDE DE FEU GEORGES GARVARENTZ (3)

Cette ville rendue tristement célèbre par « le Barbe-Bleue de Gambais » ou Henri Désiré Landru. Jacques et moi nous arrêtions au « Clos Saint-Pierre ». Derrière la façade rouge de ce restaurant, se cachait une spacieuse salle à manger contemporaine et lumineuse. La grande baie vitrée diffusait la lumière. Quelques clients avaient choisi de déjeuner à la petite terrasse ombragée par un tilleul. Le menu d’été nous avait mis l’eau à la bouche. Une serveuse nous apporta un amuse-bouche pas très recherché, une rémoulade de crabe mais l’entrée bien que froide me semblait sortir un peu de l’ordinaire, un carpaccio de magret de canard entre deux figues. Ce mariage de sucré salé s’avérait goûteux et la saveur envahissait agréablement la bouche. Mon regard avait été attiré par une tenture, accrochée sur un mur, représentant la carte des vins de France. S’ensuivaient des mignons de porc aux girolles et haricots verts assaisonnés d’un jus au romarin. Le parfum de cette plante aromatique rehaussait le goût de la viande et les chanterelles avaient absorbé le jus les rendant délicieuses. Un petit rosé Côte de Provence AOC Château La Moutète accompagnait subtilement notre plat. Le dessert se révélait un peu calorique mais alliait des saveurs plaisantes, un moelleux coulant chaud au caramel escorté d’une crème anglaise. Nous quittions l’établissement vers 14H30 en direction du château de Breteuil-sur-Iton, situé dans l’Eure. C’était la fureur de vivre. La chaleur dans la voiture se faisait nettement sentir. Une mamie au bord de la route vomissait son déjeuner copieusement arrosé, sans doute, sa famille la soutenait dans cette épreuve. Le soleil se réverbérait sur le pare-brise augmentant la température intérieure du véhicule. Notre couple atteignait enfin la ville bretolienne. Au café où nous consommions notre pénultième express, le limonadier nous expliquait qu’il y avait erreur sur la ville. Ce n’était pas le bon Breteuil. Le Breteuil du château se trouvait dans les Yvelines. On lui demandait si un château était localisé dans les parages, il nous proposa Beaumesnil, autre ville euroise. Sur la route, Jacques et moi faisions une halte à la Ferrière-sur-Risle, petite commune de l‘Eure. Le village comporte un mélange harmonieux de maisons en briques et de maisons à colombages.


Sur certaines maisons à colombages, le plâtre entre les poutres est gravé de curieux motifs géométriques.


Nous arrivons devant la halle du XIVème siècle. L’intérieur de la halle est soutenu par une forêt de poutres massives. La rue grande qui borde la halle abrite plusieurs enseignes de commerces qui rehaussent encore l’alternance de maisons en briques et à colombages. Ma moitié et moi buvions notre éternel café avant de poursuivre notre parcours vers ce monument historique. A 17H30, nous parvenions à Beaumesnil.
 

LE MONDE DE FEU GEORGES GARVARENTZ (2)





Le château et sa chapelle, construite en 1733, ont été classés monuments historiques en novembre 1946. Les communs du XVIIème siècle, les douves et le parc l'ont été en 1989. Bien que la propriétaire recevait des subventions de l’état pour entretenir sa demeure, elle refusait de montrer l’intérieur du château. Mon mari se montrait en colère et à la fois déçu car il ne pouvait pas voir le vieillissement de ses restaurations. Notre guide nous faisait comprendre que Georges Garvarentz et sa femme avaient reçu des gens du spectacle mais aussi de la littérature. Ce château rendu célèbre par le décès du poète cubain José-Maria de Hérédia, (1842-1905), dont une plaque commémorative à son effigie a été apposée sur la façade du château en 1935 et à l'occasion du centenaire de sa mort de l’autre côté des douves un liquidambar, bel arbre originaire des forêts tempérées, élégant et majestueux au port pyramidal se parant d’un merveilleux feuillage cuivre, or ou pourpre à la saison automnale, a été planté dans le parc. Le célèbre poème « Les conquérants » commençant de cette manière « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, » rappelle sans doute de vieux souvenirs scolaires à bon nombre de français. L’illustre poète passa les derniers mois de sa vie ici où il était l’hôte de M. et Mme Georges Itasse, qui aimaient s’entourer d’hommes de lettres et d’artistes. Ils prodiguaient à José-Maria de Hérédia une amitié intelligente et profonde. Aujourd’hui encore, son âme revit dans la seigneuriale demeure Louis XIII (l’exact contemporain de la Place Royale aujourd’hui Place des Vosges à Paris) qui mire ses murailles roses dans l’onde calme des étangs. Son souvenir est attaché à chaque coin de ce parc de quatorze hectares si attrayant dans sa diversité, avec ses arbres séculaires et la tendre verdure du sous-bois, le frais ruisseau qui promène ses reflets verts sous de petits ponts, le murmure des sources cachées sous l’enchevêtrement du chèvrefeuille. C’est dans ce lieu fait pour la rêverie poétique que cet homme de lettres termina son édition des « Bucoliques » d’André Chénier. Il était heureux de rendre un tel hommage à celui qui fut son guide et maître. Ce poète, originaire de La Fortuna, publia seulement quelques cent vingt sonnets en l’espace d’une trentaine d’années et les réunit dans son œuvre « Les Trophées ». Mais c’est l’ancienne chapelle du château qui est le véritable sanctuaire du culte avec lequel est entretenue la mémoire du poète à Bourdonné. Sa toiture d’ardoise, d’une ligne si pure, émerge à peine du lierre qui la recouvre et l’isole au bord de l’eau. Par ailleurs, d’une vive blancheur, elle contraste avec l’ardoise de son toit galbé et de par sa situation introduit une note de fantaisie près du château aux formes octogonales. Les douves entourant le château avaient perdu de leur charme par l’absence de canards et de cygnes comme par le passé mais le fond du parc, afin de donner une note encore plus romantique au cadre, nous dévoilait un ancien temple de l’amour soutenu par six colonnes. Après une visite fort sympathique de cet espace vert d‘où se dégageait une atmosphère de rêve, de paix et d’harmonie nous nous dirigions vers Gambais située à 2,3 kilomètres de notre point de départ afin de déjeuner.

LE MONDE DE FEU GEORGES GARVARENTZ (8 avril 2011)

Ce dimanche 19 septembre 2010, dernière journée du week-end du patrimoine, Jacques me proposa de visiter le château du village de Bourdonné, abritant 480 habitants, situé dans les Yvelines à 73 kilomètres de notre plaisante demeure car quelques années auparavant il avait restauré des poutres peintes Louis XIII. Après les préparatifs, nous abandonnions tout notre petit monde vers 8H30. Notre couple roulait tranquillement, le soleil lui arrivait dans les yeux et on ne voyait pas grand chose. Le GPS nous tremblait sa plainte sempiternelle. Puis Jacques et moi croisions une voiture décapotable ancienne sur la route. Un peu plus tard, nos regards furent attirés par des faisans sur ces jolies petites routes de campagne alors que Jean-Luc Petitrenaud nous enchantait avec ses bonnes adresses de restaurants. Nous traversions de mignons villages sous un ciel azuré sur des routes tortueuses. Enfin, Jacques et moi parvenions à Bourdonné et comme à l’accoutumée, nous prenions un café dans un bistrot campé en bord de route ne nous laissant pas un souvenir impérissable. Notre couple ne s’attardait pas et on filait en direction du château.


Parvenus à cet imposant manoir, les grilles étaient fermées. Nous nous demandions si la visite avait bien lieu. Quelques personnes attendaient avec impatience l’arrivée d’un guide. Puis un sexagénaire arriva et demanda poliment au majordome du château d’ouvrir les grilles. Le monsieur nous fit entrer, se présenta comme un des conseillers municipaux de la commune, passionné par la vie du château. En effet cette impressionnante résidence appartenait depuis 1967 à la famille Garvarentz d‘origine arménienne. Elle avait vu vivre précédemment Monsieur et Madame Georges Itasse et avant eux Monsieur de Narcillac généreux donateur de subventions à l’église et dans la création d’une école de sœurs à Bourdonné. Monsieur Georges Garvarentz, (de son vrai nom Georges Diram Wem) (1932-1993), ne s’était pas avéré monsieur Tout-le-Monde. Il avait été marié à Aida Aznavour, la sœur du célèbre chanteur Charles Aznavour, et s’était révélé, entre autres, le compositeur de chanteurs français mondialement connus tels que son beau-frère, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan ou les Chaussettes Noires et avait composé également des musiques de films illustres notamment « Un taxi pour Tobrouk ». Monsieur Garvarentz repose dans une chapelle de famille avec les parents de Charles Aznavour au cimetière de Montfort-L‘Amaury ayant la particularité assez rare en France de posséder encore un charnier dans un très bel état : on y accède par une porte gothique ouvragée. Sur la droite, un texte gravé est un avertissement aux visiteurs : « Vous qui ici passez, Priez Dieu pour les trépassez. Ce que vous êtes, ils ont été, Ce que sont un jour serez ». Cette commune s’avère située à 14,5 kilomètres de Bourdonné. Madame Garvarentz, depuis la mort de son mari, suit souvent son frère Charles dans ses tournées malgré son âge très avancé. Le château, situé sur la route de Houdan, (ville localisée à 6,3 kilomètres de Bourdonné), date initialement du XVIIème siècle et a été agrandi et remanié aux XVIIIème et XIXème siècles.

PLONGEE DANS L'UNIVERS DES CHARTREUX (6)

Nous décidions de retourner à Montreuil-sur-Mer pour consommer un dernier café avant de rentrer. Arrivés dans la ville montreuilloise, on était intrigué par une grande tente sur la place du marché. Beaucoup de bruit y filtrait. D’un commun accord, mon mari et moi pénétrions à l’intérieur et pouvions voir de nombreux spectateurs regarder des personnes participer à un concours de jeu de quilles dont les règles du jeu sont les suivantes :
Le jeu de quille se pratique dans un espace déterminé et conçu à cet effet : le quillier.
Au bout du pas de tir, il y a, au sol, un carré de béton dans lequel ont été coulés neuf plots en fer qui servent à poser les neuf quilles (en bois).
Chaque quille a un emplacement particulier, numéroté. Mais toutes ont la même valeur : 1point.
A partir d’une marque sur le sol (« la dache ») sur le pas de tir (à 6 m environ du carré), le joueur lance une boule en bois (« le boule ») de 8 à12 kilos en espérant faire tomber le maximum de quilles. Après chaque lancer, on relève les quilles.
Une personne note les points au fur et à mesure. Le nombre de lancers est lui aussi réglementé ; en concours de quadrettes (équipe composée de 4 personnes s’opposant dans les concours collectifs) chaque joueur fait 3 lancers d’affilés à 2 reprises.
Il y a toujours trois types d’acteurs dans le jeu :
- le joueur individuel ou en équipe (le plus souvent 2 équipes qui s’opposent),
- le releveur de quilles,
- la personne qui note les points.
Au moment du lancer de la boule, que ce soit pour son équipe ou pour les adversaires, même le silence est perceptible. C’est cela les quilles !
Un joueur est au milieu du pas de tir, il vient de lancer, le bruit lourd de la boule rebondissant sur le sol résonne, s’ensuit le bruit plus sec des quilles qui s’entrechoquent en tombant, il regarde les quilles et fait une grimace ; il le savait déjà au moment où il a lâché « le boule » : le lancer n’était pas bon. Quatre quilles seulement sont tombées. Les « requilleurs » les ont déjà remises en place et le marqueur a noté sur la feuille le résultat du lancer. Cela pourrait faire perdre son équipe ! « Le boule » est déjà revenu en glissant sur le « relance boule » jusqu’à lui. Il pose son pied sur la dache, avance d’un pas et, d’un geste sûr, il envoie à nouveau la boule vers les quilles. Puis retentissent des éclats de voix.



Nous abandonnions cette ambiance animée pour rejoindre le café « Le Vauban » où certains participants du concours du jeu de quilles fidèles à la coutume du nord de la France buvaient, rebuvaient et rebuvaient encore de la bière en famille. Les gens étaient bruyants. Ils parlaient du concours et des coups malheureusement ratés. Ces montreuillois semblaient d’un milieu assez défavorisé et faisaient un peu peine à voir. On délaissait cette atmosphère typique pas-de-calaisienne et rentrait par des chemins de pluie dans un soir cheminant. La route s’avérait encore longue, 147 kilomètres à parcourir dans des conditions déplorables mais notre couple avait vécu des moments vraiment exceptionnels. Pendant le trajet, des images fortes de La Chartreuse défilaient dans notre tête prenant le pas sur le paysage au ciel bien bas et lourd ! 

PLONGEE DANS L'UNIVERS DES CHARTREUX (5)

L’ordre des chartreux a été fondé en 1084 par Saint-Bruno dans le massif alpin de la Grande Chartreuse située dans le département de l’Isère. Ordre contemplatif, il vit en autarcie. A la Chartreuse, les moines passaient le plus clair de leur temps dans leur cellule. Ils partageaient leur quotidien entre la prière et l’étude de textes religieux. Les pauses sustentatrices s’effectuaient au sein de leur cellule. La cellule pouvait s’apparenter à un petit studio



comprenant une chambre, un coin toilettes disposant d’un seau en faïence de Delft et une réserve à outils et à bois, leur seul mode de chauffage. Un jardin leur était alloué dans lequel le religieux cultivait des simples et des plantes aromatiques ou médicinales. La cellule du père se révélait plus spacieuse. Son unique moyen de communication avec les autres frères s’avérait par courrier. Le moine déposait dans une boite attenante à sa cellule ses demandes en tout genre (comme par exemple l‘emprunt d‘un livre de la colossale bibliothèque). Les religieux sortaient de leur cellule pour participer aux offices. D’un côté, les frères séparés par une porte des pères. Le dimanche se révélait la deuxième occasion où les moines quittaient leur cellule. Ils déjeunaient au réfectoire en silence pendant que le père prieur lisait un chapitre de la règle de l’ordre. L’après-midi, les religieux avaient l’usage de la parole pendant deux heures et jouissaient du droit de partir du prieuré afin de se rendre dans les villes avoisinantes. Les décisions importantes se prenaient dans la salle des chapitres. Chaque moine consultait, chaque jour, ses propres tâches à accomplir sur un tableau. Un frère devenait père au terme de sept années. Néanmoins, la communauté s’avérait constituée de moines du cloître (ceux se destinant au rôle de père), de moines convers (faisant exactement les mêmes vœux que les Pères) et de moines donnés (ne prononçant pas de vœux mais, pour l'amour du Christ, se donnant à l'Ordre par un engagement réciproque. Au bout de sept ans, ils pouvaient s'engager définitivement ou entrer dans un régime de renouvellement triennal de leur donation.). C’est un des rares monastères où les numéros de cellules sont remplacés par les lettres de l’alphabet. Lorsque le religieux parvenait à la cellule Z, il avait presque atteint la fin de son parcours terrestre et allait bientôt rejoindre avec félicité et, sans aucun doute, la paix dans l’âme son Père céleste. N‘était-ce pas la quête de toute sa vie ? Cette pièce portant la dernière lettre de l’alphabet m’évoquait la chanson de Jacques Brel « Les vieux » parlant de la pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit aux vieux je t’attends. Cette cellule donnait en face d’une chapelle mortuaire. Un coin du parc se révélait la dernière demeure du moine. Il était enterré dans sa robe de bure, dépouillé de tout artifice. Aucune inscription sur la modeste croix en bois, en toute humilité, même pour le plus illustre d’entre eux. Chaque corps s’avérait empilé l’un sur l’autre. Lorsque la croix se révélait décomposée, un nouveau religieux pouvait être enseveli. Au détour des longs couloirs d’une blancheur extrême et d’une grande sobriété conduisant aux différentes salles du monastère, une extrême sérénité se dégageait et la notion du temps s’était évanouie. Au cours de notre exploration du monde cartusien, la pluie traversière nous avait surprît mais cette averse était de mise en cette saison. Jacques et moi quittions La Chartreuse la tête dans les nuages mais sous le déluge.

PLONGEE DANS L'UNIVERS DES CHARTREUX (4)

Au terme de dix minutes de route, Jacques et moi parvenions à La Chartreuse.


. A l’intérieur d’une grande cour verdoyante, surgissait un imposant édifice. Une jeune guide allait nous en raconter son histoire. La Chartreuse de Neuville sous Montreuil qui se détache sur le coteau face aux remparts de Montreuil, est fondée en 1323 par Robert VII, Comte de Boulogne et d'Auvergne. Au cours de son histoire, le monastère connaît bien des vicissitudes. Il est plusieurs fois saccagé. Le 31 mars 1870, la Chartreuse et la ferme de la basse cour sont cédés aux Chartreux. Ce n'est qu'en 1872 que les travaux de reconstruction débutent sous la direction de Clovis Normand.
L'Église est de nouveau consacrée le 19 octobre 1875 et la clôture est alors rétablie.
Les moines reconstruisent entièrement les bâtiments. Ils y demeurent jusqu'a l'application des lois d'exception de la IIIème République, séparation de l'église et de l'état.
Le 1er octobre 1901, contraints et forcés, les Chartreux s'exilent à la Chartreuse de Parkminster en Angleterre.
Le Monastère est transformé en Hôpital et Clémenceau l'inaugure le 10 novembre 1907. L'Hôpital civil, puis militaire, devient un asile psychiatrique après la deuxième guerre mondiale. En septembre 1990, la commission régionale des institutions sociales et médico-sociales, envisage l'abandon du secteur hospitalier de cet établissement.
Le 28 janvier 1997, l'acte d'acquisition de la Chartreuse de Neuville est signé entre le Centre Hospitalier et l'Association des Corbières, support juridique et financier de plusieurs monastères de Bethléem en France. Règles de vie de cet ordre monastique : les moines de Bethléem prient, travaillent, étudient, mangent et dorment en cellule. A son lever, dans le silence et la solitude de son ermitage, alors qu’il fait encore nuit, le moine ou la moniale célèbre l’office de l’attente pour monter la garde dans la veille du retour de l’Époux qui vient au milieu de la nuit. Après à l’église du monastère, les religieux se rassemblent pour les matines (au milieu de la nuit) suivies des laudes, office chanté, le principal de la journée. A 9h, dans la solitude de la cellule, le frère célèbre tierce qui commémore l’achèvement du mystère pascal pleinement réalisé par l’effusion du Feu de l’Esprit Saint. A midi, c’est l’heure de sexte. Dans la solitude de son ermitage, le moine contemple le Christ cloué sur la Croix. A 15h, c’est l’heure de none. Dans l’oratoire de sa cellule ou de son atelier de travail, il commémore la mort d’Amour de Jésus sur la Croix. A vêpres (aux environs de 19H), la communauté se rassemble à l’église du monastère et loue Dieu pour sa création. L’office de complies (aux environs de 20H), toujours célébré en cellule, est le dernier acte liturgique de la journée. Avant de se coucher, le moine remet son esprit entre les mains du Père, invoquant le Christ pour qu’Il garde son cœur pendant les veilles de la nuit.
L’eucharistie est le sommet, à la fois de la journée et de la vie fraternelle. C’est l’offrande quotidienne au Père du sacrifice de Jésus pour toute l’humanité. Elle est en général célébrée à la suite des Matines ou des Vêpres.
Le dimanche revêt un caractère plus fraternel : un repas communautaire, le spaciement (promenade hebdomadaire, hors de la clôture monastique, réglementée de façon précise par les statuts de l'ordre des chartreux depuis le XVIIème siècle seulement.) et un partage évangélique réunissent les moines. Le lundi est jour de désert : ils ne se rassemblent que pour l'Eucharistie, sommet de la journée monastique.
Depuis le mois d'avril 1999, quelques moniales prient et travaillent en ce monastère, préparant l'arrivée de la communauté.
Le chantier est un énorme défi de par la taille et l'état des bâtiments, par la masse de travail à fournir et par l'attaque inattendue d'un champignon dévastateur, la mérule pleureuse qui endommage les bois et les charpentes.
Les Sœurs ont entrepris d’importants travaux, une chapelle a été édifiée près de l’entrée, les boiseries de la chapelle ont été cérusées.
Ces travaux vont provoquer le départ des moniales, elles sont encore dans les murs de la chartreuse jusqu’au 4 octobre. Elles rejoindront ensuite d’autres couvents plus calmes. Les importants travaux vont se poursuivre et les sœurs espèrent bien revenir rapidement dans les lieux.
De nombreux bénévoles et des associations participent à ces travaux de restauration.
En 2004, le centre hospitalier redevient propriétaire, suite à l'annulation de la vente avec l’association des Corbières.
En 2008 La chartreuse de Neuville est vendue à une société immobilière parisienne. La chartreuse va entamer un nouveau chapitre de sa longue histoire.
Le projet se décompose en trois parties. Le premier volet concerne un ensemble d'hébergements dans les 23 maisons des chartreux et dans les bâtiments encadrant la cour d'entrée. Les futurs propriétaires devront respecter des conditions très strictes afin de préserver l'identité des lieux. Le deuxième volet consiste en la création d'un centre de vie dédiée à la culture dans l'église, les chapelles et la bibliothèque. De grands événements culturels sont prévus en cet endroit. L'histoire des chartreux qui ont occupé l'endroit pendant presque sept siècles y sera détaillée. Enfin, les bâtiments communs situés à l'entrée et sur le côté de la chartreuse seront consacrés à l'enseignement. On évoque des lieux de séjour ouverts aux écoles de la région ou d'Angleterre.